De tous les dirigeants soviétiques qui se sont succédés
depuis la révolution de 1917, Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev est sans doute
celui que nous connaissons le mieux. Le livre de son fils Sergueï n'en est pas
moins une révélation.
Khrouchtchev est resté au pouvoir pendant environ dix ans (la
durée exacte de son administration dépend de la date que l'on retient pour le
moment où il a supplanté tous les autres candidats à la succession de Joseph
Staline): bien moins que le quart de siècle de Staline ou les dix-huit ans
de Leonid Brejnev. Khrouchtchev était toutefois un orateur intarissable,
contrairement au taciturne Staline et au bureaucrate programmé qu'était
Brejnev. Et, contrairement à son prédécesseur et à son successeur immédiat,
il nous a laissé des Mémoires. Du jour où il a été chassé du pouvoir, en
octobre 1964, jusqu'à l'avènement de la glasnost et de la perestroïka, vingt
ans plus tard, le nom de Khrouchtchev était officiellement tabou en Union
soviétique. Ces dernières années, divers témoignages et autres textes le
concernant ont toutefois commencé à paraître dans son pays.
Il n'en reste pas moins que le témoignage de Sergueï
Khrouchtchev est unique en son genre. Sergueï était le seul fils encore en
vie. Il l'accompagnait dans ses fréquents voyages en Union soviétique et à
l'étranger. C'était aussi le compagnon des promenades du soir, lorsque le chef
d'État surmené essayait de se détendre, et un confident, dans la mesure où
Khrouchtchev se confiait à quelqu'un, où à son épouse Nina Petrovna
Khrouchtcheva. Nous connaissons de longue date les grandes lignes de la
carrière de Nikita Khrouchtchev: sa stupéfiante ascension en Ukraine et à
Moscou, sa dramatique campagne de déstalinisation, ses incessantes reformes
dans tous les domaines de la politique soviétique ainsi que celles qu'il n'a
pas pu, ou pas voulu, effectuer; enfin, son éviction aussi soudaine
qu'inattendue en 1964, suivie de l'abrogation de nombre de ses réformes.
Ce que nous ignorions, ce que Khrouchtchev lui-même a délibérément omis de
ses Mémoires (ou n'a pas eu le temps d'y inclure avant sa disparition, en
1971), c'est le drame personnel qu'il vivait, surtout durant les dernières
années de son administration et après son éviction.
Comment un homme qui avait réussi à survivre à Staline et à
lui succéder a-t-il pu être exclu du jour au lendemain? Comment ses réformes
se sont-elles peu à peu effilochées? Comment et pourquoi a-t-il perdu le
contact? Comment se peut-il qu'il n'ait jamais pris conscience du complot qui se
tramait contre lui? Quels étaient les mobiles des conspirateurs, comment
ont-ils réussi leur coup? Et comment cet homme qui disposait d'un pouvoir quasi
absolu a-t-il réagi lorsque ce pouvoir lui a soudain été arraché? Ce livre
jette une lumière nouvelle sur ces questions, et sur bien d'autres.
Sergueï Khrouchtchev a observé de près l'érosion de
l'autorité de son père. Informé très tôt du complot tramé contre lui, il a
essayé de l'en avertir. Par la suite, il a assisté son père lors de la
rédaction de ses Mémoires; il a révisé plus de deux mille feuillets de
transcriptions, les a cachés au KGB, et a aidé à les faire parvenir à
l'étranger. Bien que nous en connaissions déjà le dénouement, le récit de
Sergueï Khrouchtchev se lit comme un roman à suspense, dont les épisodes ne
se limitent pas à la conspiration contre Khrouchtchev et au jeu de cache-cache
avec le KGB au sujet des Mémoires; il révèle aussi la bataille qu'il fallut
livrer pour que son père obtienne des obsèques décentes, suivie d'une autre
bataille pour lui ériger un monument funéraire, face à la résistance larvée
des autorités ou à leur hostilité déclarée. En toile de fond, l'auteur fait
l'émouvant récit de la dépression dans laquelle Khrouchtchev a sombré après
1964, et de sa lente et douloureuse reconquête d'une partie au moins de sa
vigueur et de sa personnalité d'antan.
Khrouchtchev par Khrouchtchev
Récit de Sergueï Khrouchtchev
Éditions PLON