Lieu de villégiature, base militaire hautement stratégique, cette riviera sur la mer Noire constitue depuis deux siècles un enjeu géopolitique majeur pour le pouvoir russe.
La péninsule de Crimée (27 000 Km2) qui a longtemps (avant le XVe siècle, les Tatars forment le Khanat de Crimée) fait partie de l’Empire Ottoman. Après la conquête russe sous Catherine II (1783), de vastes quantités d’immigrants russes s’établissent dans la région à cause du port militaire de Sébastopol.
En 1921, Moscou décida la création d’une RSS Autonome des Tatars de Crimée. Mais, en 1944, les populations tatares furent accusées de collaboration avec les "hitlériens" et déportées par Staline.
La Crimée dispose d’un statut de République autonome à l’intérieur de l’ensemble soviétique, jusqu’en 1954, date à laquelle Khrouchtchev, Russe d’Ukraine, décide de l’incorporer à l’Ukraine. Pendant 36 ans la situation reste stable, mais l’éclatement de l’URSS et l’indépendance de Ukraine en 1991 débouchent sur une contradiction politique concernant le statut de la presqu’île convoitée par les deux voisins devenus rivaux.
La crise ne tarde pas de s’envenimer entre les représentants de la Crimée majoritairement peuplée de russophones et les nouvelles autorités ukrainiennes. Sur le plan institutionnel, la Crimée retrouve son statut de République autonome à la suite d’un référendum le 20 janvier 1991, mais le 12 février 1991 le Soviet suprême d’Ukraine s’y oppose et rétablit officiellement la Crimée au sein de l’Ukraine.
Le 5 mai 1992, le Soviet suprême de Crimée proclame l’indépendance et envisage un référendum sur ce sujet explosif pour le 2 août. Ce projet jugé anticonstitutionnel par le Parlement d’Ukraine est rapidement ajourné. En décembre 1992, la Crimée vote sans enthousiasme (54%) en faveur de l’indépendance de l’Ukraine. L’électorat espère encore à ce moment là en l’avenir industriel et économique de la deuxième République d’URSS.
Au milieu des années 1990, un courant pro-russe se fait jour au fur et à mesure que l’Ukraine s’enfonce dans la crise économique. La majorité des Criméens souhaitent dans les années 1993-1994 un rattachement de la péninsule à la zone rouble. Le 30 janvier 1994, les électeurs se prononcent massivement lors des premières élections présidentielles organisées dans la presqu’île en faveur du nationaliste russophile Iouri Mechkov. Deux mois plus tard, le 27 mars 1994, l’électorat plébiscite le Bloc Russie qui prône le rapprochement de la Crimée avec la Russie.
Le 20 mai 1994, le Parlement de Crimée se déclare en faveur d’un rétablissement de la Constitution séparatiste de 1992, qui n’a jamais été appliquée, stipulant que désormais les relations entre l’Ukraine et la Crimée s’établiraient sur la base de traités, à égalité entre les deux Etats. Une fois de plus, les autorités de Crimée doivent reculer : cette Constitution qui prévoit une citoyenneté autonome, une milice indépendante et la renégociation du statut de la presqu’île, est immédiatement rejeté par le Parlement ukrainien.
Le Président Kravtchouk a échoué sur les deux dossiers majeurs de l’Ukraine indépendante : celui de la crise économique généralisée qui ravage le pays et ses institutions et l’épineuse question du statut de la Crimée.
L’arrivée de Leonid Koutchma à la tête de l’Ukraine en juillet 1994 contribue à débloquer la crise. Le nouveau Président, favori de Boris Eltsine, dispose d’un environnement politique favorable. Les Russes, empêtrés dans des relations incertaines avec des pans entiers de leur ancien empire ne sont pas disposés à aller plus loin dans le différent qui oppose Kiev à Simféropol. L’accord entre les deux parties est également facilité par un contexte de relatif assainissement financier et monétaire en Ukraine.
II. De 1995 à aujourd’hui Au mois de mai 1995, Moscou reconnaît de manière officielle l’autorité de l’Ukraine sur la Crimée et quelques mois plus tard, le Parlement de la péninsule accepte la tutelle de Kiev sur la République autonome. L’apaisement est présent dans les propos du Président Iouri Mechkov lui-même qui salue l’élection de Leonid Koutchma en déclarant : “Il est notre Président, la Crimée fait partie de l’Ukraine et nous ne voulons pas changer les frontières.” Un point de vue, loin d’être unanimement partagé par l’ensemble des parlementaires de Simféropol qui campent sur une ligne pro-russe.
Signe d’une évolution réelle, le Parlement ukrainien adopte le 4 avril 1996 la Constitution de Crimée, tout en refusant de ratifier les articles qui établissent “une citoyenneté intérieure” et des symboles de souveraineté. En 1997, un traité d’amitié est signé entre Russes et Ukrainiens à partir d’un accord sur le partage litigieux de la flotte de la mer Noire. La Russie garde la possibilité pour sa marine d’utiliser les ports, notamment celui de Sébastopol, l’Ukraine pour sa part obtient un allégement substantiel de sa dette énergétique. Négocié par Eltsine, ce document n’est toutefois pas adopté par le Parlement russe qui traîne les pieds sous l’influence de courants nationalistes contestant un recul de la légitimité russe.
Aujourd’hui 16 000 militaires de la flotte russe sont basés en Ukraine qui accueillent 380 bateaux de guerre russes, en échange d’un loyer de 47 millions de dollars par an.
Comme en Ukraine, les élections législatives de mars 1998 ont accordé une majorité aux candidats de gauche. Leonid Hrach a accédé au poste de Premier ministre avec le soutien de Koutchma. A l’issue de cette évolution, le Parlement d’Ukraine a approuvé le 23 décembre 1998 la Constitution de Crimée autorisant le Gouvernement de la presqu’île à disposer de sa propre politique fiscale et d’une autonomie législative, dès lors que ses lois sont compatibles avec celles contenues dans la Constitution de l’Ukraine.
III. La question des Tatars La situation intérieure en Crimée, en marge de la crise avec l’Ukraine est également perturbée depuis la fin des années 1980 au moment de la perestroïka par le retour de la communauté tatare, d’origine turque dans sa patrie d’origine.
Le 26 juin 1991, deux mois avant l’indépendance de l’Ukraine se tient le première réunion des Tatars de Crimée pour le droit à l’autodétermination de la nation tatare dans la capitale Simféropol. Victime comme d’autres “peuples punis” à l’intérieur de l’empire soviétique de déportations massives, la majorité des Tatars ont été expulsés vers l’Ouzbékistan en 1944, accusés par la propagande stalinienne d’être des collaborateurs nazis. Le retour des Tatars en Crimée a avivé des tensions ethniques qui ont dégénéré à plusieurs reprises en manifestations violentes contre des autorités réputées russophiles. Dans la première moitié des années 1990, comme le souligne un article du Monde diplomatique de janvier 1994, trois légitimités se côtoient en Crimée sans encore s’affronter : “la légitimité juridique des Ukrainiens, la légitimité démographique des Russes et la légitimité historique des Tatars.”
Les Tatars, citoyens potentiels, doivent produire des documents officiels de leur pays de résidence attestant qu’ils ne sont plus citoyens de ce pays, l’Ukraine ne reconnaissant pas la double nationalité. Comme la plupart d’entre eux viennent d’Ouzbékistan, des accords ont été conclu entre l’Ukraine et l’Ouzbékistan pour simplifier la procédure de renoncement à la citoyenneté d’ouzbek.
Jusqu’en 1998, les Tatars ont été absents de toute représentation au Parlement autonome de Crimée, du fait de leur présence minoritaire et de leur dispersion sur l’ensemble du territoire. Lors des élections de 1998, ils ont tout de même obtenu 14 sièges sur un total de 96 et deux membres de la communauté tatare sont présents à l’intérieur du Parlement ukrainien.