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’Anne de Kiev’ par Jacqueline Dauxois
Reine de France

Jacqueline Dauxois a été journaliste et professeur. Elle a publié plusieurs romans, dont Rocaïdour, Le C½ur de la nuit, Les Falaises de Ravello..., et des biographies, dont Charlotte Corday, Rodolphe II de Habsbourg et Marie-Madeleine. Après quatre reines de légende - la reine de Saba, Néfertiti, Cléopâtre et Messaline - elle comble, avec Anne de Kiev, un vide important dans la connaissance de l’histoire du Moyen Age.

Petite-fille de saint Vladimir, qui renonça à un harem de mille concubines pour convertir la Russie, Anne est la plus belle princesse de Kiev. Son père, le grand-prince laroslav le Sage, marie ses filles à des rois : Anne sera reine. Elle quitte Kiev, la « mère des cités russes », avec la seconde ambassade envoyée par Henri Ier, petit-fils d’Hugues Capet, et découvre un royaume de France exsangue après deux siècles d’invasions. La jeune souveraine apprend à aimer sa nouvelle patrie, qui se relève de ses ruines, et soutient son époux, alors en lutte contre sa mère et son frère. Après la mort d’Henri Ier, Anne devient régente et son existence prend un tournant tumultueux. La biographie de cette reine mystérieuse, dont les descendants ont régné près de mille ans sur la France, nous entraîne au cœur d’un XIe siècle mystique et violent, avec ses anathèmes et ses bûchers, et le grand schisme qui va diviser les chrétiens d’Orient et d’Occident, empêchant que se reproduise jamais le mariage d’une princesse russe avec un capétien.

Un extrat :

- La seconde ambassade
Du haut des murailles de Kiev, les guetteurs virent un point paraître à l’horizon de la steppe ; le point se fit ruban ; le ruban s’étira sans qu’on en vît la fin. Au-dessus, flottait un nuage de poussière. Bientôt, on entendit crier dans toute la ville :Les Francs ! Anne s’accouda à une fenêtre, puis courut aux remparts. Toute la population s’y pressait. Les Francs, ayant traversé les steppes fertiles de tchernoziom, pénétraient dans les vergers dont les fruits, mis à sécher sur les toits, embaument les tendres nuits d’été. Enclose dans sa double muraille, Kiev se dressait devant eux, sur ses collines, casquée de ses coupoles dorées, de ses bulbes et oignons géants en écailles de bois. Des remparts, on voyait la caravane approcher en grand arroi, évêques mitrés, prélats, fanions déployés, saintes reliques sous les dais brodés, barons avec armures dorées, boucliers peints de vives couleurs, faisant claquer dans le vent de la steppe la bannière de France et criant : « Montjoie Saint-Denis ! » On distinguait de mieux en mieux les oriflammes qui volaient dans la brise. Le soleil faisait flamboyer l’acier des casques et des armes. Des écuyers, tous jeunes gens de la première barbe, montés sur de bons roussins, conduisaient les sommiers chargés du bagage. De belles litières ornées d’ivoire, attelées à des palefrois amblants, se balançaient au milieu du cortège. Des chariots, tirés par des bêtes de trait, suivaient, chargés de riches coffres. Monseigneur Roger conduisait la plus importante délégation jamais envoyée par Henri Ier. Quelques heures plus tard, Anne, coiffée d’un diadème brodé de perles, voilée de soie et de lin par crainte du hâle, vêtue d’une robe de brocart, accueillait les ambassadeurs à la porte d’Or. Précédant les plus jolies filles de boyards, elle offrit aux envoyés du roi, sur un plateau de fin or, le sel et le pain de la bienvenue.

- Chevaux
Anne a changé, mûri ; elle s’adresse aux Francs, non plus en grec, mais dans leur langue qu’elle parle sans fautes, avec un accent que monseigneur Roger trouve parfait, parce qu’il le perçoit non par ses propres oreilles, mais tel que l’entendra Henri, qui ne pourra qu’aimer de si mélodieuses inflexions. Le roi a choisi ses cadeaux avec grand soin. Pour la grande-princesse et le grand-prince, dentelles d’Orléans, draps de Reims, brocarts de Flandres ; tampes, épées de Tolède ; loi au temps du roi Dagobert, vaisselle précieuse, chapes dorées fabriquées à Corbie, enluminures réalisées par les moines de Saint-Denis. à sa fiancée, il envoie, pour la monte, un cheval de chasse d’un blanc de neige au frein d’or et aux rênes d’orfroi, un palefroi noir harnaché d’une selle d’ivoire aux étriers dorés dont la housse écarlate bat à terre, et un petit destrier rouge aux rênes de soie. Pour son bagage, des animaux à la stature herculéenne attelés par deux, quatre ou six. Les yeux brillant de joie, Anne ne se lasse pas d’admirer ces colosses, à la robe blanche, rouge et noire qui attirent une foule de badauds. Orgueilleux de soigner de pareils animaux, les palefreniers écartent les curieux et présentent les bêtes à leur future reine tandis que Gosselin de Chauny lui explique l’origine de ces races qui donnent les meilleurs destriers du monde, capables de former une cavalerie invincible. D’un noir éclatant, les frisons, dont raffolait César habitué aux petits chevaux d’Afrique et d’Orient, ont les fanons si bien fournis qu’ils semblent avoir chaussé de courtes bottes. Rouges, les petites oreilles pointées en avant, la tête courte, le front large, l’encolure brève et bien greffée, le regard d’une tranquille douceur, ce sont les auxois que montait Vercingétorix. Enfin, les blancs viennent de Morinie, ancien nom du Boulonnais. Leur poil si clair a la couleur des plages et des falaises crayeuses de leur pays. Riant d’admiration, Anne passe des uns aux autres, levant haut le bras pour atteindre le front et flatter les naseaux. Ces bêtes extraordinaires évoquent les chevaux qui ont fait rêver les hommes, les Centaures de la mythologie qui ont incarné l’union totale entre cavalier et monture, Bucéphale que dressa Philippe de Macédoine, Incinatus le cheval dont César fit couler une statue en or. à côté de ces bêtes sculpturales caracolent les troupeaux des steppes, que Iaroslav destine à son gendre, si vifs et si petits qu’ils pourraient passer sous le ventre des autres.

Sans laisser deviner la cruelle douleur que lui causent la disparition d’Irina et le prochain départ de sa fille, Iaroslav traite ses hôtes avec son habituelle générosité. Les festins se succèdent, dignes de ceux que donnait son père, le Grand Vladimir. Pendant les chasses, auxquelles il participe pour partager ce plaisir avec Anne qui retient sa monture de crainte de fatiguer son père, on abat outardes, hérons, cerfs, chevreuils, antilopes saïga, aurochs. La mesnie du roi se mêle à la droujina du grand-prince, Russes et Francs font connaissance le plus joyeusement du monde.

- Sept cents églises incendiées
En préparant les objets qu’elle va emporter, Anne se demande en quoi Kiev, qu’elle regarde avec des yeux neufs parce qu’elle va la quitter, est différente des cités de la douce France. Dans sa crainte que le temps n’estompe en elle les images de sa terre natale, qu’elle veut conserver dans le cœur jusqu’à son dernier souffle, elle cherche ce qui est russe en Russie, et rien que russe. Mais comme les points de comparaison lui manquent, elle y renonce et s’emploie à communiquer aux Francs l’amour de son pays. Les évêques et Gosselin se prêtent au désir d’Anne qui leur fait visiter Kiev de fond en comble, non seulement églises et palais prestigieux, mais la ville en tous ses recoins. Elle commence par les conduire au bord du Dniepr et leur raconte que la ville a été fondée par une jeune fille et ses frères. Lybed a donné son nom à la douce et tranquille rivière qui se jette dans le Dniepr. Les cavaliers y abreuvent leurs chevaux et les lavandières y blanchissent le linge. Les noms des cadets, Chtchek et Koriv, sont devenus ceux des collines Chtchekovitsa et Khorevitsa. Avec celui de l’aîné, Kiy, qui signifie marteau, on a forgé Kiev. Les origines de la ville se perdent dans la nuit des temps et nul ne se souvient si ses fondateurs étaient de noble origine ou de simples passeurs travaillant sur le fleuve. De cet emplacement, la vue sur la ville est si magnifique que monseigneur Gautier Savoir tente de modérer les exclamations de son escorte, tant il redoute que la trop belle princesse n’en déduise que Paris est une misérable bourgade. Anne a tiré cette conclusion depuis longtemps et l’enthousiasme des Francs la réjouit. C’est son grand-père qui a fait pousser cette forêt d’églises ! Avant lui, sept idoles farouches hérissaient la colline. Une déesse, Mokoch, et six dieux : Dajbog, dieu du Soleil, Stribog, dieu des Vents hurlants, Khors, Sim, Rogl et Péroun, dieu fulgurant du Tonnerre. Parce qu’Il vomit les tièdes et que la dynastie de Rurik était faite sur mesure pour Lui donner des serviteurs de la trempe qu’Il aime, Dieu a élu des païens féroces, qui égorgeaient au pied de leurs statues, pour leur retourner le cœur comme on pèle une bête à fourrure et les faire tomber, prosternés, le front frappant la terre. Vladimir le Grand, le Soleil rouge, a brisé les faux dieux et couvert la ville de sept cents églises. Lorsque, deux ans après ses funérailles, un gigantesque incendie a ravagé la ville de bois, les églises sont parties en fumée7. La douleur du peuple était infinie. Anne est si bien parvenue à conquérir ses futurs sujets que des larmes brillent sur leurs joues lorsqu’elle décrit l’incendie. Mais si le grand-père d’Anne avait bâti, son père a reconstruit. Il a restauré les quartiers ravagés, relevé quatre cents églises8 et commandé des milliers d’icônes.

- Zolytié
Anne aime l’animation des chantiers navals de la Potchaïna, les bruits des marteaux et des scies, les odeurs de bois, de résine, d’enduits, de vernis qui flottent en permanence, les coques de bateaux en construction pareilles à des squelettes de monstres marins. Les charpentiers sont à l’ouvrage, ce sont les meilleurs du monde. Constantinople leur commande ses navires et ils bâtissent les églises russes. Ils ont appris leur art des Grecs, maintenant ils font mieux et ils font russe ! Comme les peintres, à qui les Byzantins ont enseigné la technique de l’icône et qui surpassent leurs maîtres. Remontant la rivière jusqu’à la première enceinte, Anne fait entrer les Francs dans le podol où elle est acclamée. Les habitants lui font escorte, lui lancent des paroles d’amour et de regret pour son prochain départ, tendent les mains vers elle. Les boutiques se succèdent. Fileurs, tanneurs, tisserands, bottiers, fourreurs, serruriers, forgerons, étameurs, chaudronniers, argenteurs, fabricants de boucliers, de carquois, d’épées, joailliers, orfèvres. Des artisans offrent des présents à leur princesse, pour qu’elle les emporte, en souvenir de son pays. Comment vivra-t-elle loin d’eux ? loin de ce petit peuple qu’elle aime ? Monseigneur Roger répond avec des mots qu’Irina aurait pu prononcer : un autre peuple l’attend, qu’elle est prête à aimer, qui lui donnera son amour.

Le quartier des étrangers débouche place du grand marché où tout s’achète et se vend, y compris les esclaves. Les principaux itinéraires commerciaux convergent ici. Les chemins de l’Europe occidentale, de Mayence, Prague et Cracovie, se rejoignent à Kiev. D’autres gagnent la Caspienne, l’Arabie, les Indes, la Chine. D’autres encore mènent en Crimée, à Varsovie, à Koursk, en Bulgarie et à Constantinople. Et du golfe de Finlande jusqu’au Bosphore, en suivant la fameuse route fluviale des Varègues aux Grecs, on ne tire les bateaux à terre que deux fois. Devant ce spectacle unique, souk, bazar, foire et caravansérail, les Francs ont l’odorat, l’ouïe, la vue sollicités par mille objets nouveaux. Sur des tréteaux s’entassent les produits locaux, miels, cires et fourrures que les jeunes écuyers admirent, soulèvent, caressent, se récriant devant leur diversité, peaux de belettes, renards, lynx, zibelines, écureuils, hermines, martres, castors, lièvres. Plus loin, une profusion de chandeliers en cuivre du Caucase, plats, coupes, gobelets d’argent, colliers, boucles d’oreilles, bracelets, bagues, couronnes d’émail et pendentifs, et des lapti, chaussures en écorce de bouleau, des bottes de feutre, des vestes en peau de mouton, des défenses de morse venues des colonies arctiques de Novgorod. Plus loin encore, des fruits exotiques, des épices, des vins de Grèce. Les caravanes de Bagdad exposent pierres précieuses, satins, armes damasquinées, les Bulgares de la Volga étalent leurs objets d’argent. D’Allemagne arrivent laines, toiles, hareng, bière et sel. Dans la gaieté générale, les Francs palabrent avec les marchands dont ils ne parlent pas la langue, et acquièrent des produits dont ils n’ont pas l’usage.

Anne les ramène vers la Zolytié, la porte d’Or, où elle a accueilli l’ambassade quelques jours plus tôt. Une tour centrale se dresse au-dessus d’un bâtiment de plan carré flanqué de deux édifices circulaires qui lui servent de socle. La façade est percée de rares fenêtres, très hautes, destinées, en cas d’attaque, à lancer flèches et poix bouillante sur l’assaillant. L’église de l’Annonciation surmonte l’ensemble. Derrière, l’entassement des bulbes, si serrés qu’ils paraissent construits les uns sur les autres. Devant ce paysage mille fois contemplé, Anne, le cœur serré, se répète qu’elle ne doit jamais oublier qu’elle a vécu dans la plus belle ville du monde après Constantinople et que son grand-père franchissait cette porte sur son cheval blanc dont la longue crinière flottait au vent. Monseigneur Roger devine la tristesse qui envahit la princesse Anne et propose que chacun aille de son côté, par le chemin de son choix. Anne le remercie d’un regard et s’enfuit jusqu’au térem.

- La route des Varègues
En ce temps-là, la cour est encore nomade et Anne familiarisée avec les longs déplacements qui la transportent de Kiev à Novgorod, mais le voyage qui se prépare est celui de sa vie, elle n’en fera jamais aucun de semblable que celui qui va la conduire en France. Plusieurs itinéraires sont possibles, mais déjà, il faut renoncer à naviguer sur la Méditerranée qui n’est plus sûre. Les Arabes se sont emparés de Jérusalem en 637, mais c’est depuis le 18 octobre 1009, lorsque le calife Hakim a rasé au sol la rotonde élevée par sainte Hélène à l’emplacement le plus sacré de la Chrétienté, le tombeau du Christ, le lieu de la Résurrection, l’Anastasis, que l’insécurité grandit et que les pèlerinages à Jérusalem se font rares9. Les barbaresques attaquent les navires chrétiens et vendent comme esclaves pèlerins, marins et marchands. On n’en est pas encore au point où, selon les chroniques arabes, les chrétiens ne peuvent plus « faire flotter une planche en Méditerranée », mais la navigation est de plus en plus périlleuse et les appels au secours parvenant des Lieux saints se multiplient10. Anne ne naviguera pas dans ces eaux infestées de pirates. Elle pourrait gagner le Danube, le remonter, passer par Cracovie, où règnent sa tante Marie à l’Heureux Caractère et le roi Casimir, de là gagner Prague, visiter l’abbaye de Sazawa où les moines copient les textes sacrés, les écrits des Pères et les chroniques, rencontrer le saint moine Procope, abbé du monastère. Mais l’itinéraire le plus sûr est celui qu’elle connaît le mieux, c’est la route des Varègues aux Grecs qui remonte le Lovat et le Volkhov jusqu’à Novgorod. Ainsi, en partant, Anne se recueillera sur la tombe de sa mère et dira adieu à son cher Vladimir11. Elle traversera le lac Ladoga, cinglera sur la Baltique, familière à ses ancêtres vikings, parcourra pacifiquement ce chemin maritime qui, pour eux, fut celui des pillages, et mouillera à Sigtuna pour saluer son oncle le roi Anund Jacques et sa grand-mère Astrid. Enfin, ayant contourné la Scanie, elle visitera sa sœur Élisabeth avant de longer les Frises et les Flandres pour débarquer à Montreuil-sur-Mer12, propriété du roi Henri Ier, son fiancé.

- Les adieux
Anne a marqueté la Russie dans son cœur et, après tant de lenteurs et d’hésitations, elle est prête pour ce voyage13 qui va durer des mois et cette absence qui n’aura pas de fin. L’énorme convoi rassemble une multitude d’hommes, de bêtes et de chariots sous la protection d’une escorte de boyards et de Francs. Les intendants inspectent une dernière fois attelages et chargements. Iaroslav adresse ses ultimes recommandations aux officiers russes et vérifie les coffres chargés des trésors qu’il a remis à sa fille : peaux d’ours de l’Oural, fourrures d’Astrakan, zibelines, soies d’Ispahan, miel et or de Colchide, cuivres de Tarbiz, parfums d’Arménie, outres de vodka, œufs d’esturgeon des bords de la Volga, ambre, dents de morses, bijoux, riche vaisselle, pierres rares et précieuses, malachite, topaze, saphirs de Iamantaou, améthyste et lapis du Caucase, une hyacinthe d’une stupéfiante grosseur14, des colliers, pendentifs, fermails, fibules, ceintures, sans parler des manuscrits, des icônes et d’un très précieux évangéliaire. Avec Anne partent son chapelain, des prêtres, des moniales, un médecin, tous les serviteurs indispensables au bon déroulement d’un si long voyage, les soldats, leurs montures de rechange, leurs armes et les gardiens du troupeau de chevaux des steppes que Iaroslav offre à son gendre.

Anne dit adieu à ses frères, embrasse tous ceux qui l’ont aimée et servie, reçoit la bénédiction du métropolite, et monte à cheval. Le grand-prince chevauche quelques verstes à côté d’elle, puis il tire une rêne en donnant du talon pour faire demi-tour. Père et fille échangent un dernier regard. Anne n’entendra plus Tibia-Tordu claudiquer dans le palais, elle ne le reverra jamais. Il a soixante et onze ans. Elle ne sera pas à son chevet lorsqu’il rendra son âme à Dieu, elle part pour régner en France. C’est le destin qu’il a voulu pour elle. Il passera le reste de ses jours à attendre. Attendre des nouvelles du couronnement et la naissance de son premier petit-fils. Alors seulement, il mourra.

Elle rassemble les rênes, broche le cheval. Un galop forcené emporte ses larmes... Pourtant, elle ne veut pas s’abandonner au chagrin, pas maintenant. Pour forcer la souffrance à faire antichambre jusqu’à ce qu’elle soit de taille à l’affronter, installée dans sa nouvelle vie, elle met à profit les diversions que procure un aussi long voyage. à cheval, en litière, en chariot, en bateau sur des fleuves, des bacs, sur la mer, par beau temps et tempête, elle observe les paysages qui défilent dans leur infinie diversité, les couleurs des champs et des forêts qui se modifient. La faune et la flore qui changent, les remous des rivières, les vagues de la mer. Elle mesure la distance pas à pas, chevauchée après chevauchée, elle l’évalue en journées et en nuits d’étapes, en campements, en haltes dans les monastères et les châteaux, elle la compte en tempêtes et accalmies, en ciels d’azur et ciels de pluie, en ponts balayés par les embruns, en voiles carguées ou déployées, en idylles nouées entre soldats francs et dames kiéviennes, en chariots qui versent, litières embourbées, bêtes blessées qu’il faut abattre, en tempêtes qu’on évite en mouillant dans des ports ou des anses tranquilles. à ces distractions quotidiennes, s’en ajoute une autre, qui ne tarde pas à passionner Anne.

- Trois ambassadeurs et une princesse
Henri a tant souffert des méchancetés d’une mère incapable de supporter la rudesse du changement entre la joyeuse cour d’Arles et celle de son père, qu’il a tout mis en œuvre pour éviter pareille déconvenue à sa fiancée qui ne verra pas resplendir au-dessus de Paris les deux mille bulbes dorés de Kiev. Il veut le bonheur d’Anne et pour que son voyage se déroule comme une initiation, il lui a envoyé les hommes les plus éminents de son royaume avec mission de conduire jusqu’au trône une fiancée heureuse.

Anne connaît déjà monseigneur Roger, ses qualités intrépides de cavalier, son amour pour son pays et son roi, son verbe flamboyant. Il lui reste à découvrir les autres envoyés du roi. Gosselin, ami d’Henri, un géant blond aux yeux verts, parle aux chevaux plus doucement qu’aux femmes. Chargé de l’intendance et de la sécurité, au moment où il a vu Anne il a été anéanti, foudroyé ; depuis, il la contemple et se tient coi. Parle-t-on avec une enluminure, une statue de cathédrale, une Madone coulée dans l’or pur, une Vierge sur un vitrail ? L’évêque Gautier Savoir, le prélat le plus prestigieux des Gaules, qui semble tout gris à l’extérieur, a le regard brillant des feux de la connaissance et de la foi. Il ressemble à certains érudits de la cour de Iaroslav qui passent leur vie dans l’étude et la prière. Dans sa jeunesse, il a étudié la théologie, les arts libéraux, l’arithmétique, la géométrie, la musique, l’astronomie, la grammaire, la rhétorique, la dialectique. Il a compétence pour répondre à toutes les questions que pose la fiancée royale sur la dynastie à laquelle elle va s’allier et le peuple qui va devenir le sien. Tout fragile et menu dans ses vêtements sacerdotaux, il voyage dans une litière très vaste et très confortable aménagée pour qu’il puisse lire, écrire et recevoir. Fermée par de solides rideaux de cuir qui luttent avec un médiocre succès contre les courants d’air, elle est jonchée de coussins destinés à amortir les cahots provoqués par les ornières et à éviter à ses vieux os de craquer. Anne a sa place dans cette litière où elle vient plus fréquemment à mesure qu’on s’éloigne de Kiev.

Pas plus que monseigneur Roger, Gautier de Meaux n’est de ces évêques grognons qui se représentent les femmes comme l’incarnation des sept péchés capitaux. Il considère au contraire avec admiration ces êtres merveilleux parmi lesquels Dieu a choisi sa Mère pour s’incarner, et Marie-Madeleine pour se montrer en premier après la Résurrection. Anne le ravit. Dieu a créé le monde, et Il l’a voulu beau. Les perfections de la future reine sont un signe éclatant de la grâce divine. Le roi a commandé de lui ramener Anne à n’importe quel prix. Que signifiait-il par ces mots ? Il a envoyé à Kiev une ambassade ruineuse, chargée de cadeaux somptueux, acquis en vidant sa cassette et en se couvrant de dettes. Anne lui apporte, outre les présents traditionnels de monarque à monarque, les richesses inestimables qui constituent sa dot - et qui ne semblent avoir en rien écorné la prodigieuse fortune du grand-prince. à tout prix... celui du mensonge et de la tromperie ? Certainement pas ! Monseigneur Gautier n’y consentirait pas. Tempérer, en revanche, la tumultueuse franchise de monseigneur Roger de Châlons qui aimerait sûrement mieux commander un corps d’armée que se trouver à la tête de son diocèse, s’en tenir à la vérité, sans la révéler tout entière, veiller à modérer la fougue descriptive de Gosselin de Chauny, capable d’en révéler trop long sur les misères du pays s’il lui prend fantaisie d’ouvrir la bouche, faire aimer le roi et le royaume à la jeune princesse, l’empêcher de tourner bride avec son escorte, cela entre exactement dans ses attributions.

292 Pages
Vivendi Universal Publishing

mardi 25 mars 2003
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